Quelle définition pouvez-vous donner du transmédia ?

 

Le transmédia n’est pas un média. C’est le passage d’un même flux narratif par différents médias.

Ce n’est là bien sûr que ma définition personnelle par rapport à mes propres recherches en prospective. Mais il me semble important de ne pas tout confondre et mélanger. Un média est simplement un moyen de diffusion. Le multimédia, qui remonte au moins au mouvement surréaliste, consiste à utiliser différents médias au sein d’une même réalisation. Le cross-média utilise lui différents médias pour diffuser un même contenu qui se décline différemment dans chacun en fonction de ses caractéristiques. Le transmédia va au-delà, par essence il est narratif et sur le modèle des « mondes persistants » apparus avec les jeux en ligne massivement multijoueur. C’est-à-dire que même en notre absence le contenu continue d’exister et d’évoluer, de changer en temps réel… Qu’il soit fictionnel ou documentaire, chaque média traversé présente un contenu à la fois singulier et complémentaire aux autres, tout en restant évolutif au gré des interactions avec ses « lecteurs ».

 

Quelles perspectives d’application marché ce nouveau média offre-t-il en terme d’innovation technologique ?

 

Depuis les peintures pariétales jusqu’à la VR (Réalité virtuelle) notre espèce animale cherche à simuler et à stimuler sa perception de la réalité. Il ne faut donc pas penser en termes de « nouveau média », mais justement dans cette perspective continue de création et d’amélioration des machines à communiquer et à engendrer des artefacts de la réalité.

Spécifiquement le développement du transmédia pourrait doper celui des casques de réalité virtuelle et des dispositifs complémentaires de réalité augmentée et d’hologrammes. Il pourrait également participer à la propagation des « mondes virtuels » de type Métaverses (comme Second Life, les opensims, et à commencer par ceux actuellement en phase alpha ou bêta, comme High Fidelity et Sansar).

 

 

… en terme d’innovation scientifique ?

 

C’est en marge de mon domaine, mais a priori je pense que c’est surtout versant vulgarisation auprès des publics profanes que les scientifiques pourraient se saisir du transmédia comme un outil performant pour scénariser leurs découvertes.

Mais nous pouvons aussi rêver à une sorte de contamination par le principe actif en germe dans le transmédia et qui engendrerait à terme de nouvelles pratiques de recherches collectives basées sur une véritable transdisciplinarité féconde, alors que nous fonctionnons toujours encore beaucoup trop verticalement et en silos.

 

 

… en terme de développement commercial et de concept marketing & communication ?

 

Le transmédia est une aubaine pour créer des « mondes », un « univers » autour d’une marque, d’un produit ou d’une personnalité. Le risque est que cela, si c’est élaboré sans véritable créativité et seulement avec une stratégie à court terme, se limite à une simple mode passagère.

Pour l’heure je pense que peu de réalisations relèvent véritablement du transmédia. Souvent il s’agit d’un abus de langage pour attirer le consommateur potentiel. Des adaptations et des produits dérivés ne sont pas vraiment du transmédia !

 

 

… en terme de création culturelle et artistique ?

 

Aux frontières de plusieurs champs d’expression, le transmédia oblige les acteurs culturels et les artistes à travailler davantage en réseau et en équipes. Globalement les arts numériques sont en première ligne. Aux débuts du numérique nous parlions d’interaction, nous parlons maintenant d’immersion, il faut avoir conscience de cela et anticiper les prochaines étapes…

 

Quelles seraient vos recommandations pour les directeurs artistiques, développeurs, studios de création, responsables marketing et de communication, éditeurs… qui souhaitent développer les applications de ce média ?

 

Mes deux principaux conseils seraient les suivants :

– D’abord, veiller à ne pas rester prisonniers de préjugés sectoriels, se désenclaver en fonctionnant sur la base de petites équipes de créations transdisciplinaires et ouvertes sur la prospective, c’est-à-dire dépassant l’horizon de la seule réalisation à court terme pour s’inscrire dans un courant, dans une dynamique.

– Ensuite, ne pas chercher à tromper les futurs usagers-lecteurs en abusant de l’utilisation du qualificatif de transmédia. Je le redis, par exemple, des adaptations ou des produits dérivés ne sont pas du transmédia !

 

Quelles sont pour vous les principaux enjeux de cette innovation ?

 

A mon avis, comme pour l’ensemble de ce qui se joue actuellement à la croisée de la création et de la communication, les véritables enjeux sont au niveau de l’empowerment, de l’autonomisation des lecteurs. Avec le transmédia, comme je le ressens et le définis, c’est-à-dire le passage d’un même flux narratif par différents médias, nous nous retrouvons au cœur même de la double métaphore du monde comme livre et du livre comme monde.

Ce que le transmédia interroge aujourd’hui ce sont nos capacités réelles à pouvoir imaginer de nouvelles formes de mises en récits et à nous immerger dans des narrations au sein desquelles nous ne serions plus passifs. Ces aspects rejoignent mes recherches sur les possibilités d’autonomiser les lecteurs et de les transformer à terme en véritables fictionautes, en voyageurs inter-fictionnels…

 

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